BREXIT, fausse sortie ou sortie de route ? Et l’actualité européenne 2018

BREXIT, fausse sortie ou sortie de route ?

L’actualité européenne : Allemagne, Italie et l’agenda européen 2018-2019

 

Lettre Jacques Cœur n°18 : Brexit, fausse sortie ou sortie de route ?

 

BREXIT

Dans moins d’une année, à moins d’un développement très inattendu dans la politique britannique ou européenne, le Royaume-Uni quittera l’Union européenne. Ceci mettra fin à 45 ans d’une adhésion souvent semi-distante. Mais ce ne sera pas la fin des connections britanniques avec les affaires européennes. Et, bien que le Royaume-Uni se soit souvent plaint que l’UE devait rester un projet économique et non politique, les aspects les plus importants de la relation future avec l’UE ne sont pas commerciaux mais dans d’autres domaines de coopération.

Mon exposé présentera l’état actuel de la situation économique et politique, l’état actuel des négociations, les dimensions non commerciales et économiques du Brexit et l’avenir du RU.

Situation économique actuelle

La situation économique est contrastée. Les aspects positifs sont : un taux de chômage historiquement bas (4,4%), un taux d’emploi proche d’un record (75,2% des 16-64 ans) ; une productivité (mesurée en production horaire) en hausse de 0,9% au 3ème quadrimestre 2017 – la hausse la plus forte depuis 2011-, dans les deux secteurs de l’industrie et des services. 2016 a été une année record pour les investissements étrangers directs nets, en dépit du référendum sur le Brexit.

Les aspects négatifs sont : un taux annuel d’inflation de 3% (janvier 2018) alors que les salaires ont augmenté de 2,5% seulement. La dette immobilière est un problème : à l’automne 2017, la Financial Conduct Authority (entité qui supervise les 56000 entreprises de services financiers et les marchés financiers) a estimé que 4,1 millions de personnes étaient en difficulté financière sérieuse, avec des retards dans le paiement des factures et des cartes de crédit, et que 6 millions devraient se débattre pour tenir si leurs coûts de logement augmentaient de 50 £ ou moins. Ceci rend difficile à la Banque d’Angleterre de freiner une inflation en hausse en augmentant les taux d’intérêt.

Il y a également des signes de problèmes du côté des investissements : dans les deux premiers quadrimestres de 2017, l’investissement direct net a été un quart seulement de ce qu’il fut durant la même période en 2016. Un certain nombre d’institutions financières ont commencé à déplacer leurs opérations dans l’UE à 27, une tendance qui peut s’accélérer si l’UE s’en tient à sa position dure actuelle qui exclut les services financiers d’un futur accord commercial après le Brexit.

Dans son exposé de printemps (12 mars), Philip Hammond, Chancelier de l’Echiquier, a insisté sur le fait que l’Office for Budget Responsability, qui analyse les finances publiques, (non-partisan), a augmenté sa prévision de croissance de 1,4% à 1,5% pour 2018. Il a choisi de ne pas souligner le fait qu’il avait prévu un taux de 1,3% pour les deux années à venir, sans changement par rapport aux chiffres antérieurs, et 1,4% à 1,5% respectivement pour 2021 et 2022, soit une légère revue à la baisse.

Même si l’économie dépasse ces prévisions modestes, elle continuera de croître plus lentement que les économies européennes comparables. Il est difficile de ne pas conclure qu’une partie de cette croissance à la traîne est un résultat du Brexit. Même si ce retard procède également d’un sous-investissement ancien, notamment hors de Londres, ce qui contribué au mécontentement des électeurs en 2016. Quelle que soit la cause de cette croissance lente, il est clair que l’économie britannique n’est pas au meilleur de sa forme.

Michel Barnier aime à rappeler aux Britanniques que le temps presse et que le jour du Brexit se rapproche. Les entreprises du Royaume-Uni en sont conscientes. The Center for European Reform a interrogé quelques-unes de ses entreprises partenaires à l’automne 2016 qui estimaient envisager des délocalisations d’une partie ou de toutes leurs opérations au moins un an avant le départ effectif de l’UE. Après un entretien d’un groupe d’investisseurs japonais avec Theresa May en février 2018, l’ambassadeur du Japon à Londres a déclaré « s’il n’est pas rentable de continuer à opérer au RU, aucune compagnie privée ne continuera, et pas seulement les japonaises ».

Situation politique actuelle

Si la situation économique est contrastée, la situation politique est pire. Le Parti Conservateur est toujours profondément divisé sur le Brexit. Le dénommé European Reform Group, députés anti-UE du Parti Conservateur, compte 65 membres, sur un total de 317, suffisamment pour faire démissionner le Premier Ministre s’il le décide. Les Tories pro-UE sont beaucoup moins nombreux mais ils furent assez nombreux pour s’associer en décembre 2017 aux partis d’opposition pour battre le gouvernement et obtenir que le Parlement ait un « vote significatif » sur l’accord de Brexit avant qu’il n’entre en vigueur.

Le Cabinet lui-même est divisé. Philip Hammond a dit clairement qu’il souhaite une divergence modeste avec les règles européennes ; sa préoccupation est de minimiser les dommages pour l’économie britannique.

Liam Fox, le secrétaire au commerce international, veut pouvoir s’écarter des règles européennes pour passer des accords de libre-échange avec les Etats-Unis et d’autres pays tiers, même au prix de la perte d’accès aux marchés européens.

Michael Gove, secrétaire à l’environnement, à l’alimentation et à l’agriculture, bien que Brexiter dur, s’est réinventé en champion « vert » et a suggéré loin de baisser les standards de sécurité alimentaire et environnementale pour plaire aux USA, le RU les améliorerait.

Boris Jonhson, secrétaire aux affaires étrangères, fait preuve d’un énorme optimisme - tout sera mieux hors de l’UE – sans laisser croire qu’il comprend tous les détails.

Et Theresa May répète « Soyons clair » mais ce qui est clair se résume à son opposition à l’immigration et à la juridiction de la Cour européenne de justice. Il n’est pas étonnant que le gouvernement ait bataillé pour trouver un accord sur une vision de la relation future avec l’UE.

Il y a une personne qui maintient Theresa May au pouvoir et c’est Jeremy Corbin. Tony Blair avait gagné les élections en convainquant les Conservateurs modérés qu’il était sans danger de voter pour lui car il ne détruirait pas l’économie. Jeremy Corbin ne peut même pas convaincre tous ses soutiens Travaillistes qu’il ne détruirait pas l’économie.

Même ainsi, il pourrait gagner une élection s’il pouvait convaincre qu’il travaillerait à garder le RU dans l’Union européenne. Mais Corbin a toujours vu l’UE comme un complot capitaliste ; il ne peut pas susciter de manière crédible un élan anti-Brexit. C’est ce qu’il a dit samedi dernier (10 mars) à la conférence du parti travailliste écossais.

« Nous négocierions, quand ce sera nécessaire, des protections ou des exemptions par rapport aux directives et aux règles qui incitent à la privatisation et à la compétition dans les services publics ou restreignent notre capacité à intervenir pour soutenir l’industrie locale ou à protéger les droits du travail ».

Nous ne pouvons pas être empêchés, dans ou hors de l’UE, de prendre les mesures dont nous avons besoin pour développer et investir dans des industries de pointe et arrêter la vague des privatisations et de l’outsourcing ou pour dissuader les employeurs d’importer de la main d’ouvre moins chère pour affecter les bulletins de paie au nom de l’orthodoxie du marché libre ».

Bien que beaucoup dans son propre parti lui aient dit, de manière répétée, que les lois de l’UE n’entravaient pas la propriété de l’Etat et que la liberté de circulation du travail n’avait pas d’effet significatif sur le revenu des travailleurs pauvres, Corbin continue de traiter l’UE avec presqu’autant d’hostilité que le Premier Ministre. Le résultat est que le Labour, malgré un gouvernement divisé et incompétent, ne peut pas consolider le vote anti-Brexit et a plus ou moins le même niveau de soutien que les Tories dans les sondages d’opinion.

Toutefois, le RU est lui-même sous tension. La situation en Irlande du Nord est devenue particulièrement problématique car l’UE soutient la République d’Irlande dans ses efforts de préservation d’un seul espace économique sur l’île d’Irlande; ce qui est difficile à réconcilier avec le fait que tout le RU quittera l’UE. De plus, les gouvernements gallois et écossais sont furieux que le gouvernement de Westminster essaie d’empêcher que les compétences de l’UE, par exemple sur la pêche, soient dévolues à Edinburgh et Cardiff, et non à Londres. Et le gouvernement écossais (plus que le gallois) estime que les décisions britanniques, comme la fin de la liberté de circulation, auront un impact très négatif en Ecosse, qui a besoin de plus de migrants si son économie repart.

L’état des lieux des négociations

 

Dans l’un de ses moments révélateurs, David Davis a admis que le Brexit « était peut-être la plus compliquée des négociations de tous les temps. Et qu’en comparaison, le sujet du Sleswig-Holstein est un sujet d’examen pour les élèves ». Il avait raison.

Le problème est qu’il y a une multiplicité de négociations simultanées en cours. Outre la négociation interne au Cabinet, entre le gouvernement et les administrations en charge ; et (je suppose) des négociations comparables dans l’UE. Il y a les négociations sur l’accord de retrait (Article 50), les arrangements de transition (qui en font partie) et les négociations sur le cadre des relations futures, qui fixeront l’objectif des négociations commerciales détaillées qui commenceront seulement après mars 2019 quand le RU sera un Etat tiers. Il y a également les négociations « de l’ombre » pour s’assurer que le RU peut continuer à bénéficier de plus de 50 accords de libre échange ou préférentiel que l’UE a déjà. Liam Fox a passé 18 mois à voyager à travers le monde pour essayer de poser les bases de négociations commerciales futures avec des pays comme l’Inde qui n’a pas d’accord de libre-échange avec l’UE pour l’instant.

Beaucoup pensent que la fin des négociations pré-Brexit et la mise en place des dispositions (ex: nouveaux contrôles douaniers) dépasseront de loin la date du Brexit. La ligne officielle, cependant, reste que les négociations sur l’accord de l’article 50 et le cadre des relations futures peuvent être prêtes en octobre afin de permettre la ratification par la Parlement européen et le Conseil de l’UE.

Les négociations ont avancé avec le « Joint Report » publié par le RU et l’UE en décembre 2017, qui a ouvert la voie à des négociations sur le cadre futur (des relations UE - RU). Malheureusement depuis lors un grand recul a eu lieu sur la question de la frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande. John Springford (CER, 7 mars 2018) a analysé le problème dans un excellent papier: Theresa May’s Irish Trilemma (avec trois éléments dont deux doivent être choisis : pas de frontière irlandaise, Brexit pour tout le RU, et sortie du marché unique et de l’union douanière).

En substance, la ligne de l’UE est que dans le rapport conjoint de décembre 2017, le RU s’est engagé à garder la frontière sans infrastructure physique ni contrôle, de sorte que soit il trouve un moyen technique ou légal pour le garantir, soit, s'il ne peut pas, avec les réglementations de l'Irlande du Nord divergeant de celles de l'UE, l’Irlande du Nord devra rester dans l’union douanière et le marché unique. En même temps, May a promis au DUP (Democratic Unionist Party, le premier parti en Ulster et sans le soutien duquel May n’aurait pas pu former son gouvernement) qu’il n’y aurait pas de divergence entre l’Irlande du Nord et le reste du RU. Elle ne peut atteindre ces deux choses qu’en gardant l’ensemble du RU dans l’union douanière et le marché unique. Mais elle l’a déjà exclu avec les lignes rouges de négociation fixées lors de son discours de Lancaster House de janvier 2017.

La solution britannique est d’essayer d’éviter d’aborder la question jusqu’à la phase de négociation d’un accord UE-RU de long terme. Le discours le plus récent de Donald Tusk à Dublin a catégoriquement rejeté cela, en insistant sur le fait que la solution doit figurer dans l’accord de retrait. Il est difficile de trouver une réponse à ce problème à moins que les Irlandais ne soient d’accord pour une infrastructure frontalière (ce qui serait contraire à l’accord du Vendredi Saint qui a clos les Troubles en Irlande du Nord) soit le RU accepte de rester dans le marché unique et l’union douanière.

 

Si toutefois les négociateurs trouvent le moyen de dépasser ce problème, ils peuvent commencer à examiner les options d’une relation de long terme. Elle a plusieurs éléments:

  • Les relations économiques et commerciales;
  • La coopération en politique étrangère et défense;
  • La coopération sur la sécurité et l’état de droit.

 

Bruxelles et Londres mettent l’accent sur la relation commerciale. L’UE est assez claire sur le fait que, sur la base de ses lignes rouges, le RU ne peut avoir un accord de libre-échange que du type de celui avec le Canada. Mais si le RU acceptait des règles européennes (libre circulation de la main d’œuvre et juridiction de la CEJ), ce serait une relation de type norvégien.

 

Theresa May, pour sa part, veut trois « paquets » pour le commerce :

  • Un où le RU accepterait les règles de l’UE et perdrait l’accès au marché en cas contraire;
  • Un où seraient agréés des objectifs pour des règles mais l’UE et le RU les atteindre par des voies législatives différentes (parfois nommées « reconnaissance mutuelle gérée »)
  • Un, dans les secteurs non couverts par le marché unique, où le RU pourrait adopter toutes les règles qu’il souhaite.

Ce modèle à trois paquets a toutefois été déjà rejeté par l’UE. Et s’il n’y a pas d’accord, alors le RU retournera dans une situation de type OMC. Le Trésor a schématisé les scénarios possibles, nommés en résumé : Norvège, Canada et OMC. Tous emportent des dommages pour l’économie britannique, allant de moins 1,6% de PNB sur 15 ans dans un accord de type norvégien à moins 4,8% dans un accord de libre-échange type Canada et de moins 7,7% dans un scénario OMC. Le PNB projeté pour la même période serait de plus 25% si le RU restait dans l’UE. L’économie continuera de croître mais moins que sans Brexit.

Il est possible que des pays (Irlande et Pays-Bas) qui seraient particulièrement affectés par le départ du RU sans un accord sur la future relation feront pression sur la Commission et les autres Etats membres pour qu’ils montrent plus de flexibilité. Mais on n’en voit pas le signe pour l’instant.

Ou bien Theresa May cède et accepte une solution « norvégienne » afin de minimiser les dommages économiques. Mais si elle le fait, elle sera presque à coup sûr déchue de son rôle de dirigeante du parti Conservateur. Et les candidats à sa succession sont tous plus pro-Brexit qu’elle-même. De sorte qu’il est très probable que le RU terminera avec un accord de libre-échange de type canadien ou sans accord du tout avec un retour aux conditions de l’OMC.

Autres domaines de coopération

Le commerce n’est pas le seul domaine que l’UE et le RU devront négocier pour leur relation future. Le RU restera un Etat pour qui la défense et la politique étrangère de l’UE est un enjeu important. Et ce sera un pays confrontant les mêmes risques terroristes et de crime organisé que le reste de l’Europe.

Le RU a été capable d’utiliser le levier européen pour poursuivre ses objectifs de politique étrangère (comme la France) : en persuadant l’UE de soutenir ses priorités nationales, par exemple au Mali ou en Somalie, avec les opérations de la Politique commune de défense et de sécurité et d’aide au développement, Londres et Paris peuvent disposer des ressources des 28 derrière eux.

En dépit des tentatives du Foreign Office de définir le concept de Theresa May de « Global Britain » comme quelque chose de différent des positions habituelles de politique étrangère, la réalité, comme il a été pointé dans un rapport du comité des affaires étrangères de la Chambre des Communes cette semaine, est que les priorités de la politique étrangère britannique ne changeront pas après le Brexit.

De sorte que la tâche est de créer des cadres de consultation et de trouver d’autres voies pour maintenir autant que possible le partenariat existant en politique étrangère.

Un secteur important de coopération est dans les projets d’industrie de défense. Le RU a l’un des secteurs de défense les plus avancés et efficaces d’Europe. Il y a un risque d’une rupture avec des secteurs cruciaux comme la technologie spatiale en raison du Brexit. Certaines firmes françaises pourraient se réjouir la mise à l’écart de concurrents. Mais il y a également des risques pour des secteurs de collaboration franco-britannique sur les technologies avancées de défense. De plus, à un moment où l’Europe a besoin d’accroître ses capacités de défense, il serait pervers de le rendre plus difficile en excluant une puissance majeure de la défense des programmes de R&D.

Pour la coopération dans l’état de droit et la sécurité, Theresa May espère être capable d’avoir un traité avec l’UE. Les seuls bénéficiaires d’une absence d’accord seraient les terroristes et la criminalité organisée.

Malgré cela, des obstacles légaux existent pour maintenir le niveau actuel de partenariat. Tout remplacement du mandat d’arrêt européen, par exemple, est susceptible de moins faciliter l’extradition automatique. Dans le pire des cas, nous risquons de revenir au temps où il fallut dix ans pour extrader Rachid Ramda du RU vers la France, pour l’attaque contre le métro de Paris en 1995. L’accès britannique à toutes sortes de bases de données de l’UE – empreintes digitales, ADN, immatriculations automobiles, condamnations criminelles ou mandats d’arrêt non exécutés – est susceptible d’être perdu. Et le partage des données avec le RU sera soumis aux défis de l’adéquation des règles britanniques de confidentialité à celles de la CEJ. Les questions de confidentialité et de protection des données se poseront dans l’avenir pour les entreprises qui opèrent à la fois au RU et dans l’UE, de sorte qu’il faudra aboutir à un accord. A Europol, les Etats tiers peuvent nommer des officiers de liaison mais ils n’ont pas le rôle de prise de décision que le RU avait l’habitude d’avoir. Ce sont des défis majeurs qui imposent des solutions pragmatiques aux divers problèmes légaux.

 

L’avenir de plus long terme

A plus long terme, il est toujours possible que le Brexit soit renversé mais c’est de plus en plus improbable. Ceci impliquerait un changement de dirigeant du Parti travailliste dans les prochains mois, dont on n’a aucun signe. De sorte que le mieux à espérer est une limitation des dommages, sous la forme d’un accord de libre-échange complet et approfondi.

Il y a une chance que les rebelles Conservateurs s’uniront avec la majorité des Travaillistes pour garder le RU dans l’union douanière, ce qui permettrait de régler quelques problèmes à la frontière irlandaise (à Calais et Douvres) mais pas tous.

Mais être hors du marché intérieur de l’UE affectera gravement le secteur des services – même en ce qui concerne le commerce de biens manufacturés et de produits agricoles, ce ne sera pas la panacée, sauf à ôter tous les contrôles.

Il est également possible que la pression du secteur des affaires force le gouvernement à maintenir une relation proche du type norvégien avec laquelle May n’est pas à l’aise pour l’instant. Articulé avec le besoin de conserver une relation de travail sur la politique de défense et de sécurité, nous pourrons peut-être gérer notre sortie de scène mais rester dans le théâtre, une « fausse sortie » en vérité.

Aujourd’hui, il semble y avoir plus un risque que May place l’unité du parti devant la rationalité économique. Même si elle sait qu’il y a une falaise devant, elle préfère y aller avec les Conservateurs dans la même voiture plutôt que de changer de direction et voir une grande partie du parti en sortir. Peut-être que la continuation de la coopération en politique étrangère, de défense et de sécurité offrira un « airbag » pour amortir le crash. Mais même dans ce cas, une « sortie de route » se révélera une expérience inconfortable.

 

ALLEMAGNE 2018

 

Angela Merkel a commencé son 4ème et dernier mandat le 14 mars 2018. Elle a déjà indiqué que Mme Annegret Kramp-Karrenbauer, Ministre Présidente du Land de Sarre et très engagée dans la coopération germano-française, pourrait lui succéder à la tête de la CDU.

Le « Koalitionsvertrag », ou contrat de coalition de 177 pages, développe le programme agréé entre les trois partis de la coalition, CDU, CSU et SPD et qui sera mis en œuvre par le gouvernement dont les figures dominantes seront :

  • Olaf Scholz, maire de Hambourg et SPD, sera vice-chancelier et ministre des finances, Il devra gérer un excédent budgétaire considérable (45Mds€), à répartir entre investissements (numérique) et baisse d’impôts (fin du « Soli », impôt de solidarité avec l’ex RDA en 2021, soit 10Mds€).
  • Horst Seehofer, ex président de la CSU et nouveau ministre de l’intérieur (« Heimat », patrie).

Le contrat de coalition inscrit les sujets européens en priorité : « Ein neuer Aufbruch für Europa » : renforcer la zone euro, avec la France; transformer le MES en FME (Fonds monétaire européen); créer un budget d’investissement (numérique, innovation, infrastructures) ; favoriser la convergence et compléter le traité de l’Elysée de 1963 tout en rappelant le rôle du Pacte de stabilité et de l’OTAN.

Les questions relatives au climat (réduction des GES) et aux retraites sont confiées à des commissions.

La remise en cause des piliers traditionnels de la politique extérieure allemande : Ost Politik, morte en Ukraine, et alliance atlantique, mise à mal par Donald Trump et Mike Pompeo, place la France en partenaire essentiel, d’autant que l’Allemagne, économie dominante en Europe, reste un « reluctant hegemon ».

Il reste que les positions divergent ou sont éloignées sur plusieurs sujets clés:

  • Le concept d’Europe souveraine du Président Macron est entendu comme politique en France et juridico-institutionnel en Allemagne;
  • L’asymétrie économique s’accroît : 245Mds€ d’excédents commerciaux d’un côté, 62 Mds de déficit de l’autre, avec un recul des exportations françaises vers l’Allemagne.
  • La France n’est plus que le 4ème partenaire économique de l’Allemagne (derrière les Etats-Unis, la Chine et les Pays- Bas, Rotterdam) alors qu’elle fut au 1er rang de 1975 à 2017.
  • La zone euro ne représente plus que 36% des exports d’une Allemagne devenue globale.

 

Des décisions concertées seront à prendre sur les points suivants:

  • Succession de Mario Dragi à la tête de la BCE. Le president de la Bundesbank, Jens Weidman, sera-t-il candidat et si oui à quell prix pour Berlin ?
  • Comment répartir le manque à gagner de la contribution britannique au budget de l’UE, soit 15Mds€/an, alors que l’Allemagne contribue à hauteur de 13Mds€ au budget européen et la France 8,2Mds€ ?
  • Faut-il un budget propre pour la zone euro ou une simple révision du fonds de cohésion ? comment combiner rigueur budgétaire et solidarité avec les pays du Sud ?
  • Comment garder le contrôle national de la zone euro avec un FME ?
  • La KfW (Kreditanstalt für Wiederaufbau) et la CDC/BPI peuvent-elles créé un fonds commun d’investissement dans les projets innovants 

La relation entre l’Allemagne et la France peut se renforcer en utilisant le temps disponible jusqu’aux élections du Parlement européen en mai 2019.

La rencontre franco-allemande de Paris le vendredi 16 mars 2018 a été l’occasion d’une proposition conjointe d’une feuille de route pour une refondation de l’action européenne dans un contexte international dégradé et le progrès des extrêmes lors des élections récentes de plusieurs pays européens. « Nous serons invincibles en tant qu’Européens si nous ne nous laissons pas diviser dans nos relations géopolitiques, que ce soit au niveau du commerce ou au niveau d’une compétition équitable avec les pays en expansion » a conclu Mme Angela Merkel qui entame son 4ème et dernier mandat.

 

ITALIE 2018

Le processus de recomposition politique continue. Après la disparition de la Démocratie Chrétienne et du PCI, c’est au tour du centre-gauche (Parti Démocratique de Matteo Renzi) et du centre-droit (Forza Italia de Berlusconi) d’être affaiblis.

Les vainqueurs sont la Ligue (Coalition de droite, Matteo Salavni, qui a transformé un parti régionaliste du Nord en une sorte de Front national) et le M5S (Mouvement 5 Etoiles de Luigi di Maio) qui domine au sud.

La carte confirme que le pays est coupé en deux ; le Nord ne se laissera pas gouverner par le Sud. Le M5S a obtenu ses succès sur la base de son hostilité à la classe politique er des promesses de revenu universel (reddito di cittadinanza, 780 euros/mois et d’assitensialismo) adaptés au décrochage économique du Mezzogiorno.

Le 23 mars est l’ouverture de la nouvelle législature. Le Président Sergio Mattarella désignera un dirigeant chargé de former un gouvernement et arithmétiquement, quatre combinaisons sont possibles.

Malgré le recul accentué du sentiment pro-européen des Italiens (passé de 79% à 36% en 15 ans), en raison de crises successives (critères de Maastricht dans un pays endetté et en déficit, crise économique avec un recul du PIB de 9% entre 2008 et 2013 et onze trimestres successifs de récession entre 2011 et 2014 ; exode des jeunes), le gouvernement en remettra pas en cause l’appartenance de l’Italie à l’UE et à la zone euro.

Les marchés financiers ont réagi avec calme face à des résultats électoraux anticipés (l’écart de taux des bons du Trésor à 10 ans entre l’Allemagne et l’Italie est passé de 600 fin 2011 à 130 début 2018). La croissance est revenue (1,5% en 2017) dans un pays qui est la 8ème puissance économique du monde et la 2ème puissance industrielle de la zone euro (et qui a dégagé 48Mds€ d’excédent commercial en 2017, 81 hors énergie).

 

AGENDA EUROPEEN 2018-2019

Mai-juin 2019: élections au Parlement européen

Dès 2018: début des négociations sur le Cadre financier pluriannuel (CFP) 2021-2027

  • Rappel: le CFP 2014-2020 est de 1087Mds€ (en prix courants) et a été dédié à des investissements dans la R&I, la convergence et la cohésion, la PAC et les interconnexions. Il représente 1,02% du PNB des 28.
  • Faudra-t-il augmenter les ressources propres (en taxant les GAFA)?
  • Comment financer les nouvelles priorités ? Défense, sécurité et frontières.
  • Quid de la PAC, dès lors que 80% des aides vont à 20% des exploitations?
  • Quid des fonds de cohésion en faveur d’Etats (Pologne, Hongrie) qui s’affranchissent des règles démocratiques?
  • Comment contrôler les investissements étrangers dans les secteurs stratégiques (énergie, transports, communications, stockage des données, IA, robotique, technologies spatiale et nucléaire)? La directive de la Commission (9/17) impose un effort de transparence et d’information mais ne cite pas la réciprocité sur l’accès aux marchés publics (Chine ou Canada, par exemple).

2018-2019: l’agenda de négociation du Brexit et du nouvel accord entre le Royaume-Uni et l’UE 27 n’est-il pas trop serré pour être tenu, d’ici mars 2019, compte-tenu des divisions internes au gouvernement de Londres? Le scénario de type Canada est-il le plus probable? Il est exclu les services financiers mais la City se voit autant comme un acteur mondial qu’européen (assurances, audit, …).

Lettre Jacques Cœur n°18 : Brexit, fausse sortie ou sortie de route ?