Lettre Jacques Cœur n°20: L'Europe vue de l'Allemagne

Lettre Jacques Coeur n°20: L'Europe vue de l'Allemagne

 

Introduction

L’Union européenne connaît une transition marquée par l’exacerbation des pressions commerciales américaines et des appétits chinois d’acquisitions, ce qui la conduit à mieux définir et protéger ses intérêts (commerce et concurrence en premier lieu).
Avec les longues négociations sur le Brexit, il s’avère plus complexe que prévu à Londres de sortir de l’Union européenne et les syndicats en semblent plus conscients que bien des dirigeants.
Le calendrier européen (élections au Parlement au printemps 2019 et nominations à la Commission, au Conseil et à la BCE) ne permet pas de conclure à brève échéance sur les futures relations entre l’UE et le Royaume Uni. Une longue période de transition, pleine d’incertitude, est à prévoir.

L’EUROPE VUE D’ALLEMAGNE

Français et Allemands sont les partenaires les plus proches, mais au fond toujours des voisins qui se connaissent mal, à certains égards victimes de « l’illusion de la proximité » essayons de les décoder, décrypter à partir du regard de l'Allemagne sur l’Europe.

Une « photo » contradictoire

Selon l’Eurobaromètre, 45% des Allemands ont une vue positive de l’UE et 81% soutiennent l’euro. 60% jugent leur situation économique « bonne » et même « très bonne » pour 31% des sondés.

D’où un résultat, étonnant et guère compréhensible pour la France et les Européens, des dernières élections allemandes. Pourquoi cette « leçon », cette « punition » à l’égard de la Chancelière et de la Grande Coalition ?

• L’arrivée de l’AfD au Bundestag (92 députés), au départ un petit groupe eurosceptique, devenu le parti de contestation générale et d’extrême-droite, semble l’établir comme troisième force, pratiquement ex-aequo avec les Verts.
• Il faut se garder de toute comparaison avec la France. Les deux systèmes politiques sont très différents. Exemples : la co-détermination ou co-gestion en Allemagne, le fédéralisme (qui n’est pas une décentralisation), le mode de scrutin proportionnel (l’AfD aurait 3 députés avec le système français et le FN 130 avec le système allemand)
• Les résultats et les tendances à l'échelle des Länder allemands révèlent des problèmes sérieux plus à l’Est qu'à l'Ouest : L'Est garde des spécificités en « suite » de la RDA ; où pèse l’anxiété par rapport aux étrangers, l’immigration, les réfugiés (un sondage récent indique que pour une majorité à l’Est joue la peur des étrangers et réfugiés et qu’à l’Ouest c’est la peur de Trump qui domine); s’y ajoute une contestation contre « ceux d’en-haut », renforcée par un sentiment d'avoir été mal traité dans le cadre de la mise en oeuvre de la réunification, de plus la perception de problèmes hors contrôle, d’où un malaise nettement plus profond à l’Est qu’à l’Ouest.
• La crise partielle allemande est en particulier une crise des partis, moins à la CDU (qui est en train de surmonter AKK – Annegret Kramp-Karrenbauer, ministre-présidente de la Sarre et plus indépendante de Merkel qu’on ne le dit) qu’au SPD (mais qui n’est pas dans une situation comparable au PS). Les élections de Bavière (14/10) risquent de voir la CSU perdre la majorité absolue dont elle bénéficiait depuis des décennies (alors qu’il n’y a pas de chômage). Les Verts sont divisés, une énigme : sont-ils en route vers un parti populaire avec 15% ou plus des voix – ou se bloquent-ils en permanence?
• L’AfD est-il un phénomène de long terme (avec la moitié des électeurs venant de la CDU et l’autre du SPD) ? Brandt-Kohl-Strauss s’accordaient pour ne pas admettre un parti situé à leur gauche ou à leur droite. Est-ce détruit depuis les années 90 ? L’AfD est en bonne partie une réaction à la politique de Merkel, non seulement sur les réfugiés, mais également due au fait qu'elle a trop gouverné au centre gauche sans tenir compte du centre droit.

Ceci a des conséquences pour la politique européenne :

• Migrations et frontières : il y a urgence de rattraper le retard dans ce domaine - quand Helmut Kohl avait lancé ces sujets - Europol, politique d'immigration et d'asile - en 1991, il n’avait pas été pris au sérieux par les partenaires.
• Défense et budget militaire : l’Allemagne a cru trop longtemps aux dividendes de la paix et à l’OTAN. Et en matière de défense européenne, à intégration progressive, on était – dans les débats avec Paris - plus avancé auparavant.
• On note une méfiance mutuelle et croissante par rapport aux autres : face au Sud (Italie, Grèce) et face à la France (perçue comme cherchant à dominer). En résumé, la politique allemande est défensive, peu courageuse ; elle cherche son rôle et sa place en Europe - comme d'ailleurs la France!
• L’hégémon économique allemand n’a ni plan ni conception ; on ne sait pas ce qu’il devrait faire, d’où un consensus a minima. L’Allemagne est européenne. Elle ne cherche pas à imposer une Europe allemande. Moins que la France qui cherche une Europe française. Notons simplement la réponse récente d'un personnage fort contesté en Allemagne, Horst Seehofer: l’Europe est la réponse la plus géniale pour nous faire sortir du plus grand champ de ruines de tous les temps!
• France et Allemagne partagent un défaut commun : on sait mieux que les autres, perçu par les autres comme arrogance. Nous sommes des « Besser Wessi’s » réunis.

 

 

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