Lettre Jacques Cœur n°22

Lettre Jacques Cœur n°22

Introduction

La réunion du Club Jacques Coeur de mars 2019 est consacrée à deux problématiques dont l’exposé et l’analyse invitent à identifier, au-delà de l’affaire Carlos Ghosn, les effets des différents retours de nationalismes économiques sur la poursuite de la croissance européenne.

D’une part, Pierre Sellal analyse l’état de l’Union à la veille du Brexit et des élections européennes à travers trois pistes de réflexion et d’action : protéger, compléter et assumer.

D’autre part, Michel Foucher passe en revue les facteurs et effets du nationalisme économique dans le monde mais aussi l’Europe. Il s’intéresse notamment aux gouvernements d’Italie et de Pologne qui sont deux pays avec une place importante au sein de l’Union Européenne mais aussi dans leur relation avec la France. Il montre également comment les dirigismes et interventionnismes affectent a souveraineté industrielle de l’Europe avec l’exemple d’Air France et de KLM ou encore de la France et de la Chine.

Etat de l’Union à la veille du Brexit et des élections européennes : Que redouter ? Qu’espérer ?

 

D’abord, un constat et une hypothèse.

Mon constat est celui de la volatilité des jugements sur l’état de l’UE, endémique, mais qui s’accélère. On est « au fond du trou » en 2016 avec le référendum britannique, la crise migratoire, la situation de la zone euro (Grèce) ; en 2017, l’élection du Président français est perçue comme un coup d’arrêt à la vague populiste ; la croissance économique revenue partout crée un climat d’euphorie ; en 2018 on constate que le sursaut français n’a pas suffi à dynamiser le continent ; les facteurs Trump et d’une Chine plus assertive pèsent et la situation est jugée négative. L’image de la relation entre l’Allemagne et l’UE passe de l’exaltation à sa dénonciation. Cette volatilité dénote une superficialité, une immaturité (des commentateurs).

 

 

Trois pistes de réflexion et d’action : protéger, compléter et assumer.

1- Protéger au niveau de l’UE : c’est l’attente première des citoyens européens : libertés, droits, sécurité, climat, flux migratoires excessifs, emplois, création.

Cette attente est un ressourcement : à l’origine du projet européen étaient la paix et la sécurité, que l’on redécouvre. Elle est aussi une révolution car tout le système de l’UE a été bâti en laissant de côté la sécurité. Dans le document préparé par l’UE à la demande de Cameron pour son référendum, il était réaffirmé que la sécurité était nationale. Le grand risque est de donner le sentiment que l’UE s’en désintéresse.

2- Parachever

La crise grecque n’a pas provoqué de dislocation de la zone euro. Ni la pression migratoire celle de l’espace Schengen. Le système est résilient. Mais il comporte des lacunes, des risques, des fragilités. Il faut consolider l’Union économique et monétaire. A parachever : l’union bancaire, la coordination des politiques économiques, l’intégration des marchés de capitaux (car l’épargne européenne est mal mobilisée). L’UEM résisterait-elle à une crise plus forte que celle de la Grèce (risque italien) ?

3- Assumer

Angela Merkel déclare : « il faut prendre son destin en main » ; Emmanuel Macron parle de « souveraineté européenne ». Il s’agit de réaliser la nécessité d’une dimension stratégique, en toute conscience des réalités du monde : moins d’Amérique, plus de Chine, plus de compétition, moins de coopération. C’est difficile pour l’UE, nourrie d’idéalisme des droits et du rôle de la norme.
Il faut assumer que l’UE doit s’affirmer comme « acteur ». Comment insuffler cette dimension stratégique ? Comment repenser nos politiques avec des objectifs stratégiques ?

 

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Au-delà de l’affaire Carlos Ghosn, quels effets du retour des nationalismes économiques sur la poursuite de la croissance européenne ?

 

 

Passage en revue des facteurs et des effets du nationalisme économique dans le monde et en Europe

 

1- Japon et France (Renault Nissan Mitsubishi)

L’affaire n’est pas terminée. Elle est née selon toute vraisemblance d’une réaction préventive de l’état-major de Nissan devant les projets de fusion préparés par Carlos Ghosn, dont certains collègues ont su exploiter les vulnérabilités. Le nouveau président de l’Alliance, Jean-Dominique Sénard, qui a donné des gages de bonne volonté à la partie japonaise (il ne sera pas président de Nissan mais vice-président, à hauteur des 43% des actions détenues par Renault), insiste beaucoup sur la dimension culturelle de la relation.

 

2- Etats-Unis et Chine

Les tensions sino-américaines ont un impact sur la croissance chinoise, dont la poursuite est freinée, comme l’a indiqué le PM Li Keqiang lors de l’ouverture de la session annuelle de l’Assemblée nationale (5-15 mars 2019, 3000 délégués), avec comme le thème principal, l’économie. Une loi sur les investissements étrangers est en préparation pour faciliter l’accès au marché chinois. La croissance ralentit pour la 1ère fois depuis 30 ans. Les chiffres ont été réévalués à la baisse de 2 points par la Brookings (depuis 2008, soit un PNB de 12% inférieur).

 

3- Populismes et économie en Europe : Italie et Pologne

Ces deux pays ont des références politiques communes et des trajectoires économiques opposées. Ils entendent peser sur l’avenir de l’UE, selon un axe conservateur Varsovie-Rome, concurrent de celui entre Paris et Berlin (pour autant qu’il existe encore – voir en conclusion) Ils sont tous deux d’importants partenaires économiques de la France. Le populisme italien (depuis mars 2018) coïncide avec une récession prononcée. A l’inverse, c’est l’excellente santé économique de la Pologne qui finance les choix très conservateurs de Varsovie.

 

4- Italie : un an de populisme, Italia Prima

Le PIB réel reste inférieur de 5% à son niveau d’avant-crise (2007), ce qui marque un décrochage par rapport à la moyenne de la zone euro (+6% au-dessus du niveau de 2007). Le PIB réel a baissé de 9% entre 2007 et 2014. Le pays est entré en récession en 2018 ; les prévisions de croissance sont de 0,2% en 2019 (productivité faible en raison de la faible taille des entreprises par rapport à la trajectoire d’innovation, dette publique de 131,8 % du PIB – ce qui se traduit par un poids élevé des intérêts (3,8% du PIB) politique budgétaire expansive cherchant à s’affranchir des règles de l’UE, menace d’ouverture d’une procédure de déficit excessif, qui a conduit le gouvernement Conte à abaisser l’objectif de déficit de -2,4% à - 2% pour 2019).

 

5- Pologne : gouvernement nationaliste, dynamisme économique et divisions politiques

Le slogan « Make Poland Great Again » du parti du pouvoir (parti Droit et Justice, PIS, dirigé par Jaroslaw Kaczynski) exprime le « bon changement » à l’oeuvre : retour aux valeurs catholiques favorisées par le Concordat, renouer avec la grandeur passée, patriotisme et souverainisme, style autoritaire (critique des médias, de la cour constitutionnelle, des opposants et de l’UE, dont les fonds structurels généreux sont réduits au financement d’un marché. Il ne faut se fier ni à Bruxelles ni à Berlin, selon le mot d’ordre du Bureau de sécurité nationale. Le PIS dispose de nombreux leviers de pouvoir, l’Eglise catholique en premier lieu (Radio Marya et les écoles) bien que son électorat soit minoritaire. Comme en Italie, le gouvernement fonctionne comme « une machine de protection narrative » (via le contrôle des médias de service public). Le paradoxe est que ce sont l’adhésion à l’UE et les investissements issus d’Allemagne, de France, des Pays Bas et d’Italie qui permettent la réussite économique et le financement d’une politique sociale fidélisant l’électorat du PIS, qui affiche néanmoins son euroscepticisme.

 

 

Dirigisme et interventionnisme : inflexions inattendues en Europe sur la souveraineté industrielle

1- KLM et AIR France

2- EUROPE et CHINE

 

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